La fraude interne
Introduction
En juillet 2023, la trésorière de l'enseigne de prêt-à-porter Kiabi place, selon l'enquête, 100 millions d'euros de trésorerie de l'entreprise sur un compte à terme ouvert auprès d'une banque allemande. L'opération est documentée, tracée, et n'éveille aucun soupçon.
Environ un an plus tard, alors que l'intéressée a quitté ses fonctions, l'entreprise cherche à récupérer les fonds. Ils ne sont plus là. Les enquêteurs décrivent un transfert vers la Turquie par la technique dite des comptes rebonds, destinée à brouiller la traçabilité, puis un investissement dans un bien immobilier de luxe à Miami via une société écran.
L'ancienne trésorière a été interpellée le 12 août 2024, mise en examen et placée en détention provisoire, avant d'être remise en liberté sous bracelet électronique. Son ex-compagnon a également été mis en examen pour blanchiment en bande organisée. L'instruction est en cours et la présomption d'innocence s'applique : ce qui suit décrit ce que l'enquête reproche, pas ce qu'un tribunal a jugé.
Nous ne nommons pas les personnes mises en cause. L'intérêt de ce dossier n'est pas le fait divers, c'est ce qu'il dit du contrôle interne dans les entreprises, et le fait qu'il contredit une intuition très répandue.
franceinfo
ACFE, Report to the Nations 2024
ACFE, Report to the Nations 2024
ACFE, Report to the Nations 2024
Le détail qui retient l'attention
Un élément de ce dossier a été largement relevé par la presse, et il mérite d'être posé avec précision.
La même personne avait été condamnée en 2023 à deux ans d'emprisonnement avec sursis pour un détournement d'environ 750 000 euros au préjudice du groupe d'écoles de commerce INSEEC. Selon les éléments rapportés, elle y était la seule à maîtriser le logiciel de facturation, fabriquait de faux duplicatas et se faisait régler par des débiteurs de l'établissement sur son propre compte. Les faits avaient été découverts lors d'un audit en 2018, suivi d'un licenciement et d'une plainte. franceinfo
La conclusion qu'on en tire spontanément est qu'un contrôle d'antécédents aurait suffi. Elle est probablement juste pour ce dossier précis. Elle est trompeuse pour à peu près tous les autres.
Ce que disent les chiffres
L'ACFE, association internationale des professionnels de la lutte contre la fraude, publie tous les deux ans une étude construite sur des cas réels instruits par ses membres. L'édition 2024 porte sur 1 921 cas survenus dans 138 pays entre janvier 2022 et septembre 2023. Trois enseignements en ressortent, et aucun ne va dans le sens de l'intuition.
87 % des auteurs n'avaient jamais été poursuivis ni condamnés pour des faits comparables. Autrement dit, un contrôle d'antécédents à l'embauche, à supposer qu'il soit juridiquement possible et proportionné, laisserait passer près de neuf fraudeurs sur dix. L'affaire décrite plus haut est remarquable précisément parce qu'elle appartient aux 13 % restants.
La durée médiane entre le début des faits et leur détection est de douze mois. Ce n'est pas un délai de découverte : c'est un délai pendant lequel le dispositif de contrôle fonctionne normalement et ne voit rien. Plus la fraude dure, plus le montant croît, et plus la récupération devient improbable.
43 % des cas sont découverts par un signalement, provenant d'un salarié, d'un fournisseur ou d'un tiers. C'est de loin le premier mode de détection, devant l'audit interne et le contrôle de gestion. Un dispositif qui repose majoritairement sur la dénonciation est un dispositif qui n'a pas de capteur automatique au bon endroit.
Pourquoi le contrôle interne ne suffit pas
Les dispositifs classiques reposent sur trois piliers : la séparation des tâches, la double validation et l'audit. Ils sont nécessaires, et ils traitent une grande partie du risque. Ils ont deux angles morts structurels.
Le premier est la concentration de compétence. Dans les deux volets de cette affaire, la personne mise en cause occupait une position où elle était seule à maîtriser un outil ou un processus. La séparation des tâches suppose que quelqu'un d'autre sache faire, ou au moins sache lire. Quand ce n'est plus vrai, la validation devient formelle : on signe ce qu'on ne peut pas vérifier.
Le second est la confiance accumulée. Un collaborateur ancien, compétent et apprécié bénéficie d'une présomption de régularité qui se substitue au contrôle. C'est rationnel au quotidien, et c'est exactement ce que la fraude interne exploite.
Ces deux angles morts ont un point commun : ils portent sur des personnes et des procédures internes. Or il existe un troisième endroit où regarder, et il est très largement inexploité.
La fraude interne a presque toujours besoin d'un véhicule externe
C'est le point central, et il est visible dans les deux volets décrits plus haut.
Détourner de l'argent d'une entreprise suppose de le faire sortir. Il faut donc, presque toujours, une contrepartie extérieure : un compte bancaire qui n'appartient pas à celui qu'il devrait, un placement auprès d'un établissement qu'il faut documenter, une société qui reçoit les fonds, un bien acquis par une structure interposée.
- Dans le premier dossier, des débiteurs réels réglaient sur un compte qui n'était pas celui du créancier. L'écart n'était pas dans l'écriture comptable, il était entre le bénéficiaire attendu et le titulaire du compte.
- Dans le second, l'enquête décrit un placement auprès d'une banque étrangère, puis des comptes rebonds et une société écran pour l'acquisition immobilière.
Aucun de ces éléments n'est interne. Tous sont des tiers, et tous sont vérifiables. C'est le déplacement de regard que ce dossier justifie : la fraude est née à l'intérieur, mais elle laisse ses traces les plus contrôlables à l'extérieur.
Comment Lysta intervient
Disons-le d'emblée : Lysta n'est pas un outil de contrôle des salariés, ni un dispositif de vérification d'antécédents, et ne remplace ni la séparation des tâches ni l'audit interne. Ce que Lysta vérifie, ce sont les tiers avec lesquels votre entreprise entre en relation et vers lesquels partent les fonds. C'est précisément là que la fraude interne devient visible.
Au-delà du contrôle de structure, Lysta vérifie la cohérence entre l'IBAN et l'identité du tiers : dénomination, SIREN, éléments d'identification. Un règlement dirigé vers un compte qui n'appartient pas au créancier attendu est un écart détectable, quelle que soit la qualité de l'écriture comptable qui l'accompagne.
Relevés, avis d'opéré, confirmations de placement, factures et duplicatas sont analysés. Les modèles repèrent les documents modifiés, retouchés ou générés artificiellement et les incohérences internes. Un faux duplicata et une fausse confirmation bancaire sont, techniquement, le même problème.
Lysta reconstruit les liens entre sociétés, dirigeants, bénéficiaires effectifs et adresses. Une société écran destinataire de fonds, une structure récente sans activité réelle ou une entité liée à une personne de l'organisation deviennent visibles, là où l'examen isolé de chaque bénéficiaire ne montre rien.
L'apparition d'un nouveau bénéficiaire, d'une nouvelle coordonnée bancaire ou d'une contrepartie inhabituelle dans les flux est suivie dans la durée. Sur une fraude dont la durée médiane est de douze mois, réduire ce délai de quelques mois change l'ordre de grandeur du préjudice.
Conclusion
L'affaire Kiabi va nourrir longtemps l'idée qu'il aurait suffi de vérifier le passé d'une personne. C'est vrai dans ce cas, et faux en général : près de neuf fraudeurs internes sur dix n'ont aucun antécédent à trouver.
Ce qui se répète, en revanche, d'un dossier à l'autre, c'est la présence d'un tiers extérieur qui n'aurait pas dû être là : un compte qui n'est pas celui du créancier, un établissement qu'on n'a pas confirmé, une société dont personne n'a regardé qui la détenait. La fraude interne se prépare à l'intérieur et se consomme à l'extérieur. C'est du côté extérieur qu'elle est le plus facile à voir.
Sur des mécanismes voisins, voir nos analyses sur la fraude au faux IBAN, la fraude au président et l'affaire Smart Tréso, ainsi que notre page Gestion continue du risque.
Sources
Les faits relatifs à l'affaire Kiabi sont rapportés d'après la presse et relèvent d'une instruction en cours : les personnes mises en cause sont présumées innocentes. Les données statistiques proviennent de l'ACFE.
- franceinfo, enquête sur le détournement présumé de 100 millions d'euros au préjudice de Kiabi : déroulé des faits, technique des comptes rebonds et condamnation antérieure.
- franceinfo, remise en liberté sous bracelet électronique de l'ancienne trésorière.
- France Bleu / ici, interpellation et mise en examen de l'ancienne trésorière de Kiabi.
- Association of Certified Fraud Examiners, Occupational Fraud 2024: A Report to the Nations : 1 921 cas dans 138 pays, antécédents des auteurs, durée médiane avant détection et modes de détection.
- ACFE, communiqué de presse accompagnant le Report to the Nations 2024.